La céramique traditionnelle au Portugal : azulejos et faïence
Artisanat et Savoir-faire

La céramique traditionnelle au Portugal : azulejos et faïence

Élise Dumont | | 6 min de lecture

Le Portugal entretient avec la céramique une relation intime qui remonte à plusieurs siècles. Des facades lisboètes recouvertes d’azulejos bleu et blanc aux ateliers de potiers de Caldas da Rainha, la tradition céramique portugaise constitue l’un des patrimoines artisanaux les plus remarquables d’Europe. Ce savoir-faire, transmis de generation en generation, continue aujourd’hui de fasciner par sa richesse technique et sa beaute intemporelle.

Les azulejos : l’art du carreau peint

Des origines mauresques à l’identité nationale

Le mot azulejo trouve son origine dans le terme arabe az-zulayj, qui signifie “petite pierre polie”. Ce sont les Maures qui, lors de leur presence dans la peninsule Iberique, ont introduit cette technique de carreaux emailles au Portugal. Les premiers azulejos importes au XVe siecle provenaient de Seville et presentaient des motifs geometriques colores d’inspiration islamique.

C’est sous le regne du roi Manuel Ier, au debut du XVIe siecle, que l’art de l’azulejo commence veritablement a s’enraciner au Portugal. Lors d’une visite a l’Alhambra de Grenade en 1498, le monarque fut si impressionne par les revetements ceramiques du palais qu’il decida de faire orner son propre palais de Sintra de carreaux similaires. Cette impulsion royale marqua le debut d’une passion nationale qui ne s’est jamais dementie.

L’evolution des styles à travers les siècles

Au XVIIe siecle, les azulejos portugais connaissent une transformation majeure. Sous l’influence de la porcelaine chinoise importee par les routes commerciales maritimes, les artisans portugais abandonnent progressivement les motifs polychromes pour adopter le celebre style bleu et blanc qui deviendra la signature visuelle du pays. Les grands panneaux narratifs, representant des scenes religieuses, historiques ou mythologiques, recouvrent alors les murs des eglises, des palais et des demeures bourgeoises.

Le XVIIIe siecle marque l’age d’or de l’azulejaria portugaise. Des maitres comme Antonio de Oliveira Bernardes et son fils Policarpo elevent cet artisanat au rang d’art majeur. Leurs compositions monumentales, veritables fresques de ceramique, ornent certains des plus beaux edifices du pays, comme l’eglise Sao Lourenco d’Almancil en Algarve ou le couvent de Sao Francisco a Salvador de Bahia, au Bresil.

La fabrication traditionnelle

La creation d’un azulejo traditionnel suit un processus minutieux en plusieurs etapes. Le carreau de base, appele biscoito, est d’abord faconne a partir d’argile locale puis cuit une premiere fois a environ 1000 degres Celsius. Une fois refroidi, il recoit une couche d’email blanc opaque, le vidrado, qui servira de fond au decor.

L’artisan peintre, ou pintor de azulejos, reproduit ensuite le motif a main levee ou a l’aide de pochoirs perfores appeles estenceis. Les pigments utilises sont des oxydes metalliques : le cobalt pour le bleu, le manganese pour le violet, le cuivre pour le vert et l’antimoine pour le jaune. Apres la peinture, le carreau subit une seconde cuisson a haute temperature qui fixe definitivement les couleurs et confere a l’email sa brillance caracteristique.

La faïence portugaise : au-delà des azulejos

Caldas da Rainha : capitale de la faïence

Si les azulejos sont l’expression la plus visible de la ceramique portugaise, la faience occupe une place tout aussi importante dans le patrimoine artisanal du pays. La ville de Caldas da Rainha, situee a une centaine de kilometres au nord de Lisbonne, en est la capitale incontestee depuis le XIXe siecle.

C’est a Caldas da Rainha que le ceramiste Rafael Bordalo Pinheiro revolutionna la faience portugaise a la fin du XIXe siecle. Artiste eclectique — caricaturiste, sculpteur et ceramiste — il crea des pieces fantaisistes et satiriques qui rompirent avec les conventions academiques. Ses celebres services a vaisselle en forme de legumes, de fruits et d’animaux, d’un realisme saisissant, sont devenus des icones du design portugais. La fabrique qu’il fonda en 1884, la Fabrica de Faianças das Caldas da Rainha, continue de produire des pieces inspirees de ses modeles originaux.

Les grandes manufactures historiques

Au-dela de Caldas da Rainha, plusieurs centres de production ceramique jalonnent le territoire portugais. La Vista Alegre, fondee en 1824 pres d’Aveiro, est la plus ancienne manufacture de porcelaine du pays. Ses pieces fines, decorees a la main, sont prisees des collectionneurs du monde entier. La fabrique a su evoluer avec son temps tout en preservant les techniques traditionnelles de peinture et de dorure a la main.

A Coimbra, la tradition des olarias — ateliers de poterie — remonte au Moyen Age. La ceramique de Coimbra se distingue par ses decors populaires aux couleurs vives, representant des scenes de la vie quotidienne, des motifs floraux ou des figures religieuses. Le Jarro de Coimbra, pichet traditionnel au col etroit et a l’anse genereusse, reste l’un des objets emblematiques de cette production.

Dans le nord du pays, la ceramique noire de Bisalhaes, pres de Vila Real, constitue une curiosite remarquable. Fabriquee sans tour de potier, uniquement par modelage a la main, puis cuite dans des fours rudimentaires en atmosphere reductrice — ce qui lui confere sa couleur noire — cette poterie ancestrale a ete inscrite au patrimoine culturel immateriel de l’humanite par l’UNESCO en 2016.

Un patrimoine vivant et menacé

Les défis contemporains

Malgre la richesse de cette tradition, la ceramique portugaise fait face a des defis considerables. L’industrialisation de la production, la concurrence des importations a bas cout et la rarefaction des artisans qualifies menacent la perennite de certaines techniques ancestrales. Plusieurs ateliers traditionnels ont ferme leurs portes au cours des dernieres decennies, emportant avec eux des savoir-faire seculaires.

La question de la transmission est au coeur des preoccupations. Former un peintre d’azulejos accompli demande entre cinq et dix ans d’apprentissage. Or les jeunes generations se tournent de moins en moins vers ces metiers exigeants et peu remuneres. Certaines techniques, comme la ceramique noire de Bisalhaes, ne sont plus pratiquees que par une poignee d’artisans ages.

Les initiatives de sauvegarde

Face a ces menaces, de nombreuses initiatives ont vu le jour pour preserver ce patrimoine. Le Museu Nacional do Azulejo de Lisbonne, installe dans l’ancien couvent Madre de Deus, joue un role essentiel de conservation et de valorisation. Ses collections retracent cinq siecles d’histoire de l’azulejo et accueillent chaque annee des dizaines de milliers de visiteurs.

Des ateliers contemporains, comme Cortico & Netos ou Viuva Lamego a Lisbonne, perpetuent la tradition tout en l’adaptant aux sensibilites actuelles. Ils collaborent avec des designers et des artistes contemporains pour creer des pieces qui dialoguent avec la modernite sans renier l’heritage technique. Ces initiatives demontrent que l’artisanat ceramique portugais, loin d’etre fige dans le passe, possede une capacite de renouvellement qui garantit sa vitalite pour les generations futures.

La ceramique portugaise demeure ainsi un temoignage vivant de la capacite des traditions artisanales europeennes a traverser les siecles. Des premiers carreaux mauresques aux creations contemporaines, elle illustre cette alliance unique entre heritage et innovation qui fait la force des savoir-faire du vieux continent.